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Lise Barembaum (scénariste, Demain nous appartient, TF1) : « Victoire (Solène Hébert), les téléspectateurs adorent ce personnage »

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Rédacteur - Expert TV & Jeux
Publié le 14/12/2021 à 18:48 Mis à jour le 14/12/2021 à 18:49

Lise Barembaum est scénariste sur le feuilleton de TF1, Demain nous appartient, diffusé du lundi au vendredi à 19h10. Pour Toutelatele, elle lève le voile sur les coulisses des intrigues de la série et de son métier. Rencontre.

Valentin Delepaul : Comment fonctionne l’écriture d’un épisode de Demain nous appartient  ?

Lise Barembaum : C’est un petit peu complexe, dans chaque épisode il y a trois intrigues : l’intrigue principale, la A et une intrigue B et C. L’intrigue A est la principale, généralement elle dure quatre semaines. Les B et C sont plus de la comédie ou de la romance. Il faut croiser trois intrigues pour chaque épisode. Par semaine, nous sommes six auteurs avec deux superviseurs qui nous encadrent. On se partage les intrigues, un binôme est responsable de la A, un autre de la B et un troisième de la C. Nous avons des réunions plusieurs fois dans la semaine. Pour chaque intrigue, on fait trois versions, chacun lit les intrigues des autres puis nous faisons une réunion commune où tout le monde commente. C’est un travail hyper collectif et avec les différentes remarques, on update nos versions d’histoires jusqu’à la version la plus parfaite possible. Une fois assemblé, c’est envoyé chez TF1. La chaîne fait aussi des remarques pour encore perfectionner le tout.

Pourquoi un épisode repose sur trois intrigues de façon générale ?

Ce que les gens recherchent en regardant du soap c’est à la fois une intrigue « feuilletonnante » donc qui dure plusieurs semaines, avec beaucoup de mystère, reposant souvent sur une enquête policière. En même temps, ils cherchent aussi de la légèreté, ce sont donc toutes les petites intrigues dites « bouclées » qui durent maximum trois jours et axées sur des histoires d’amour ou de comédie... C’est hyper régulé, on n’a pas le droit de sortir de ce schéma-là. Cela fait trois ans que je travaille sur Demain nous appartient, ça n’a jamais changé et je pense que ça ne changera jamais.

Comment les tâches sont-elles définies avec votre binôme ?

Les scénaristes sont très nombreux. Il y a trois équipes : une pour les intrigues A avec un directeur et un auteur qui décrivent les synopsis qui vont durer plusieurs semaines. À chaque intrigue A, il y a un nouvel auteur pour que ça se renouvelle. Il y a ensuite l’équipe des séquenceurs, où on récupère les intrigues A sous forme de synopsis et on crée les B et C. Et surtout on séquence, c’est-à-dire qu’on prend les intrigues et on les coupe sous forme de séquence pour les mettre dans cinq épisodes par semaine. Une fois que les séquenceurs ont fini leur travail, ça passe chez les dialoguistes qui mettent sous forme de mots. Les séquenceurs ne rencontrent jamais les dialoguistes, c’est très séparé comme travail. Aujourd’hui, j’ai un nouveau rôle où je suis co-directrice des arches B.

« C’est rare qu’on ait des gens purement méchants et mal attentionnés sans raison »

Quels types de modifications peut demander TF1 ?

On consulte TF1 à toutes les étapes. Les auteurs font un brainstorming sur les idées d’intrigues à venir dans les six mois. Le directeur de collection, chef des scénaristes, va voir la chaîne et lui propose les thèmes. Nous sommes tout le temps en collaboration avec elle. Ensuite, quand on est sur le produit fini, ils vont demander des modifications. Par exemple, ils vont trouver des éléments pas crédibles ou certaines idées qui se ressemblent trop. Ils peuvent aussi nous demander de ne pas trop modifier un personnage, car ils n’aiment pas ce qu’il devient. TF1 est une chaîne qui est très dans le positif par rapport à France TV. Ils ne veulent pas qu’on fasse des personnages trop noirs, trop sombres ou qu’on les salisse. Par exemple, le thème de l’infanticide ce n’est pas possible. Tout ce qui touche à l’argent également. Et si c’est le cas, il faut que le vol d’argent soit motivé par quelque chose de noble comme pour l’intrigue de la prise d’otages. C’est rare qu’on ait des gens purement méchants et mal attentionnés sans raison dans Demain nous appartient.

A l’inverse, TF1 fait-elle des demandes particulières ?

Oui, comme l’arche de Victoire avec le cœur. La chaîne voulait une arche sur Victoire (Solène Hébert) car ça faisait longtemps qu’elle n’était pas au cœur d’une intrigue et les téléspectateurs adorent ce personnage. On n’était pas du tout prêt, on a fait cela tous ensemble. Quand TF1 a une envie pressante, on doit accepter. Il a donc fallu écrire un scénario crédible sur Victoire et ses problèmes de cœur.

« L’arrivée des nouveaux personnages nous faisait très peur car cela pouvait déstabiliser le public »

Les audiences ont-elles une incidence directe sur l’écriture ou l’orientation d’un personnage ?

Oui. Par exemple, pendant les confinements, on a eu de mauvaises audiences. Quelques mois avant, TF1 nous avait demandés de faire des intrigues B avec du fond, on s’éloigné donc de la comédie. Quand ils ont vu que le public ne voulait pas voir de choses anxiogènes, ils nous on stoppés pour faire de la pure comédie comme l’intrigue où Chloé (Ingrid Chauvin) se met à ranger les placards pour garder uniquement les choses auxquelles elle est attachée et cela a plu. Les audiences ont de l’influence, ça peut faire changer de ton à toute l’écriture des intrigues B. En revanche, sur l’arche de la prise d’otages, on était hyper pessimiste. On pensait que ça n’allait pas marcher et que les téléspectateurs ne croiraient pas à une prise d’otages dans le Spoon avec l’argent caché. Finalement, les audiences ont été au rendez-vous. TF1 compte aussi beaucoup sur les guest comme Victoria Abril. L’arrivée des nouveaux personnages nous faisait très peur car cela pouvait déstabiliser le public.

Il y a eu beaucoup de critiques sur les réseaux après l’arrivée des nouveaux personnages, les réseaux sociaux ont-ils un impact sur la série ?

Nous, on ne consulte pas les réseaux sociaux. C’est vraiment la chaîne et les directeurs qui donnent le ton.

« Les audiences ont de l’influence sur l’écriture »

Est-il déjà arrivé qu’une intrigue change en cours de route ?

C’est très compliqué, car industriellement ce n’est pas possible. C’est pour cela qu’on réagit beaucoup moins à l’actualité que Plus belle la vie, c’est un parti pris. Après l’écriture, il faut tourner, monter, post-prodé donc il est impossible de casser des intrigues en plein milieu. En revanche, TF1 peut dire deux mois avant, cette arche-là on la jette à la poubelle. Ça fait mal, car c’est un gros travail mais ce n’est pas grave si c’est pour le bien du programme. Il faut surtout se remobiliser et rendre un scénario aussi costaud en si peu de temps. Cela est déjà arrivé plusieurs fois.

A l’approche des présidentielles, la production fait-elle toujours le choix de ne pas coller à l’actualité contrairement à Plus belle la vie ?

On va forcément dire un mot sur les présidentielles, mais on ne va pas vivre le scrutin. Il n’y aura jamais un débat politique ou autre. On avait collé à l’actu uniquement lors de l’Euro de foot. Ne pas coller à l’actu est un choix de TF1, ce n’est pas leur volonté.

Lire la 1ere partie de l’interview de Lise Barembaum (scénariste de Demain nous appartient, TF1) : « Il y a une volonté de remettre Chloé (Ingrid Chauvin) au centre du jeu »